Chapitre 5 : Ne pas nuire après une catastrophe¶
Colombo, 21 juin 2005. Six mois après le tsunami du 26 décembre 2004, qui a tué plus de 31 000 personnes au Sri Lanka et laissé près d'un million de sans-abri, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et le ministère sri-lankais des Pêches publient un avertissement commun. Selon les estimations du gouvernement, 54 % de la flotte de pêche du pays ont été détruits ou rendus inutilisables par la vague. Depuis, les dons de bateaux affluent. Le communiqué énumère les donateurs : des ONG locales et internationales, des agences de coopération, des entreprises, des groupes, des particuliers du pays et de l'étranger, en nombre jamais vu.
Les données du mécanisme de coordination que la FAO et le ministère ont mis en place suggèrent que, dans sept districts côtiers, on remplace déjà plus de bateaux qu'il n'en a été perdu. Le communiqué fait le compte : si toutes les promesses des ONG et des donateurs sont tenues, la pêche côtière pourrait compter plus de 2 000 embarcations traditionnelles et 2 200 bateaux en fibre de verre de plus qu'avant le tsunami.
Or, rappelle le directeur général du département des Pêches, la flotte était déjà trop nombreuse avant la catastrophe. Une étude soutenue par la FAO en 2003 montrait que, hors du nord et de l'est du pays, la production de la pêche côtière était passée de 130 000 tonnes en 1989 à 142 000 tonnes en 2002, pendant que le nombre de pêcheurs presque doublait. Les pêcheurs utilisaient déjà des filets aux mailles de plus en plus fines pour attraper des poissons de plus en plus rares.
Le communiqué demande à tous les acteurs de rejoindre le mécanisme de coordination. Il note que quelques organisations ont déjà fortement réduit leurs dons de bateaux neufs, et il en cite deux : Sewa Lanka et la Croix-Rouge britannique.
Personne, dans cette histoire, ne voulait nuire. Chaque bateau était donné pour qu'un pêcheur reprenne la mer.
Ce que la scène enseigne¶
La suite est documentée par la FAO elle-même. En novembre 2006, dans le bilan qu'elle présente à son Comité des pêches, elle écrit que « the avalanche of well-intentioned, but not always well targeted, assistance » des ONG pour remplacer bateaux et engins de pêche a parfois accru la capacité de pêche, avec trop de petits bateaux, souvent mal construits et dangereux. Elle rappelle que beaucoup de charpentiers de marine qualifiés comptaient parmi les victimes du tsunami. Et elle ajoute : il est ironique que tant de pêcheurs, après avoir survécu au tsunami, doivent sortir en mer dans des bateaux qui mettent leur vie en danger.
Les chiffres qui suivent sont de natures différentes, et il faut les lire comme tels :
- dans des ateliers participatifs rapportés par la FAO en 2007, les pêcheurs de Galle estiment le surnombre de bateaux entre 77 et 315 %, ceux de Hambantota entre 50 et 275 % : ce sont des perceptions chiffrées, pas un recensement ;
- l'agence publique sri-lankaise de reconstruction estime en 2007, selon l'agence de presse humanitaire IRIN, que plus de 3 000 petites embarcations ont été données en excès ;
- une enquête de la FAO, citée par la même dépêche, trouve que 18,9 % des bateaux neufs n'étaient pas en état de naviguer, que 63 % des bateaux remplacés ou réparés n'avaient aucun engin de pêche, et que plus de 7 100 des 13 000 bateaux distribués début 2006 étaient entre les mains de personnes qui ne possédaient pas de bateau avant le tsunami.
La FAO fait aussi son autocritique. L'accent qu'elle a mis partout sur les biens physiques, écrit-elle, a donné un signe visible de sa présence, mais au détriment de l'assistance technique. Et elle pose le principe qui aurait évité une bonne part du problème : « fishers generally know what type of boat and gear they should use ». Les pêcheurs savent en général quel bateau et quels engins il leur faut.
Il faut être juste avec cette histoire. La FAO reconnaît ne pas pouvoir établir clairement le lien entre ce surnombre et la surpêche, dans une pêche qui était déjà surexploitée. La synthèse de la Tsunami Evaluation Coalition (2006) note qu'au Sri Lanka plus de 80 % des marchés au poisson, des bateaux et des équipements de pêche endommagés ont été rapidement remis en état. Mais elle tire la leçon d'ensemble sans ménagement : « The concentration on distribution of assets, especially boats, demonstrated a failure to understand and support diversified and sustainable livelihoods and communities. » Au mieux, écrit-elle, la réponse internationale a rétabli la situation d'avant ; au pire, elle a renforcé les mieux lotis, comme les pêcheurs qui possédaient des bateaux, et marginalisé ceux qui avaient peu de biens, notamment les femmes et les plus pauvres.
Le ministère a fini par réagir : sa stratégie d'avril 2006 confie le remplacement des bateaux à une seule agence, sur des certificats de droit délivrés aux pêcheurs qui avaient perdu le leur, sans dépasser le nombre d'avant. Le chapitre 12 reviendra sur ce mécanisme de coordination.
Trois leçons pour votre club.
Une aide se mesure à ce qui existait avant. Un bateau donné n'est utile que rapporté au nombre de bateaux d'avant, au nombre de pêcheurs, à la ressource, aux filets, aux charpentiers, aux acheteurs du poisson. Personne ne peut juger un don isolément.
Les personnes touchées savent ce qu'il leur faut. La phrase de la FAO sur les pêcheurs vaut pour les commerçants, les artisans et les agriculteurs. Un club qui choisit le bien à donner à la place de ceux qui le travailleront prend le risque de se tromper de bien.
Le tort ne se limite pas au marché. L'aide mal ciblée crée aussi des gagnants et des perdants. Les pêcheurs propriétaires ont reçu des bateaux ; les vendeuses de poisson, les journaliers, les femmes ont été oubliés.
Le principe : toute aide touche un marché¶
Ce que disent les standards¶
Les standards minimaux pour le relèvement économique (MERS), publiés par le réseau SEEP dans leur troisième édition en 2017 et reconnus comme standard compagnon du manuel Sphere, posent, dès le premier standard de leur chapitre sur les entreprises et les marchés, une consigne que votre club peut afficher : « Recognize that all relief affects markets ». Toute aide touche un marché.
Ils en tirent trois règles :
- Passer par les marchés existants. « Utilize existing market mechanisms, unless there is a compelling reason not to » : utilisez les mécanismes de marché existants, sauf raison impérieuse.
- Ne pas prendre la place des acteurs locaux. Les MERS définissent les distorsions de marché comme tout effet involontaire qui nuit à un marché, depuis les variations de prix extrêmes jusqu'à la destruction physique d'un marché, et ils précisent qu'il revient à ceux qui interviennent de s'assurer que leur action ne remplace pas les produits et les acteurs locaux.
- Ne pas devenir un acteur du marché. « Implementers should not take on market functions » : celui qui aide ne doit pas devenir le vendeur, le prêteur ou le fournisseur.
Leur quatrième standard fondamental s'intitule simplement « Do no harm » : la conception et la conduite des actions de relèvement économique doivent éviter ou réduire les torts possibles, et ne pas aggraver les inégalités économiques, les conflits ou les risques pour les personnes.
Le manuel Sphere (2018) reprend la même exigence à travers la Norme humanitaire fondamentale. Celle-ci demande que les programmes favorisent un relèvement précoce qui profite à l'économie locale, qu'ils examinent les conditions du marché avant de choisir entre argent, coupons et aide en nature, qu'ils achètent sur place quand c'est possible (« Buy goods and services locally when possible ») et qu'ils atténuent autant que possible leurs effets négatifs sur le marché. Pour les moyens de subsistance agricoles, Sphere demande de préférer l'argent ou les coupons là où les marchés fonctionnent ou peuvent être aidés à se relever.
La note de 2016 du groupe sectoriel mondial du relèvement précoce le dit en une phrase : « External assistance is never neutral, and becomes part of the context in which it is delivered. » L'aide n'est jamais neutre : elle devient une partie du paysage où elle arrive.
D'où vient l'expression « ne pas nuire »¶
Le cadre Do No Harm a été conçu pour les conflits armés par CDA Collaborative Learning Projects ; son manuel de 2004 se présente comme un outil descriptif, pas comme une prescription. Il montre que l'aide agit par ses transferts de ressources, et il en distingue plusieurs effets, dont les effets de marché : « Assistance affects prices, wages, and profits. » Les MERS transposent ce cadre aux crises en général. Votre club n'a pas à appliquer la méthode complète, conçue pour des zones de guerre ; il en retient la question de départ : à qui mon aide profite-t-elle, et à qui fait-elle du tort sans le vouloir ?
Ce que dit le Rotary¶
La Fondation Rotary dit la même chose dans ses propres textes. Les conditions des subventions mondiales en vigueur en juillet 2026 exigent que les projets « cause no harm ». Sa politique catastrophe, inscrite dans le Code de la Fondation depuis une décision d'août 2018, relève que le besoin immédiat des districts touchés est en général de l'argent, et elle ajoute : « The Foundation discourages donations of goods, unless requested by a local committee. » La Fondation décourage les dons de biens, sauf à la demande d'un comité local.
Les lignes directrices de la Fondation pour le développement économique communautaire, dans leur version d'avril 2024, vont plus loin. La distribution de biens comme des fauteuils roulants ou des machines à coudre doit rester une petite part du budget d'un projet, et il faut expliquer comment la communauté a participé au choix des articles. Les projets qui cherchent seulement à donner de l'équipement (« Projects that only seek to donate equipment ») ne sont pas éligibles.
Ce que l'aide en nature fait aux marchés¶
Le riz de Port-au-Prince¶
Après le séisme du 12 janvier 2010 en Haïti, une analyse rapide des marchés d'urgence (EMMA) est conduite du 5 au 12 février par une équipe de plusieurs organisations, dont Oxfam GB et l'International Rescue Committee. Elle décrit la chaîne du riz d'avant le séisme : 6 importateurs de Port-au-Prince faisaient venir environ 70 % du riz importé ; ils vendaient à 8 grands grossistes, qui traitaient 1 000 sacs par jour, puis à environ 200 petits grossistes à 100 sacs par jour, qui fournissaient 10 000 revendeuses et petits détaillants de la capitale.
Le maillon le plus touché n'est pas celui qu'on attendait. Ce sont les petits grossistes : 80 % d'entre eux ont perdu leur lieu de stockage et ne peuvent plus revenir sur le marché, faute de capital ou de crédit. L'étude ajoute, au conditionnel, que l'annonce d'une distribution massive de riz par les agences a pu dissuader les importateurs de reprendre leur commerce.
Ses recommandations ont changé la réponse. Si le Programme alimentaire mondial (PAM) devait d'abord importer massivement du riz, en contournant les circuits locaux, l'analyse montrait qu'après le premier choc on pouvait passer par les importateurs locaux, et que travailler avec les marchés plutôt qu'à côté d'eux rendait l'argent préférable aux distributions en nature. Le PAM a retiré les haricots de sa ration après la récolte locale, pour que les familles achètent des haricots haïtiens. Les MERS citent, en Haïti, une autre action qui va dans le même sens : la réparation de petits dépôts de stockage a permis aux grossistes d'acheter de nouveau en gros, a fait baisser le prix des denrées de base pour les consommateurs pauvres et a relevé les bénéfices des grossistes.
Retenez le geste : le maillon à aider n'était pas le plus visible. C'était le petit grossiste sans entrepôt.
Ce que les standards racontent¶
Les MERS rapportent plusieurs exemples sans nom de pays, qu'il faut lire comme des exemples types :
- un gouvernement distribue largement des semences gratuites après une crise ; le prix des semences s'effondre dans les magasins, les revenus des producteurs, importateurs, grossistes, transporteurs et détaillants chutent, et les importateurs commandent moins pour la saison suivante, si bien que les nouvelles variétés résistantes à la sécheresse se font rares ;
- après un séisme, des intrants agricoles gratuits affaiblissent les agriculteurs et les commerçants situés hors de la zone touchée, qui les vendaient, parce que l'analyse de marché s'était arrêtée aux limites de la zone ;
- à l'inverse, un programme achète des houes et des brouettes à un grossiste local pour remplacer les outils perdus dans une inondation : la commande donne au grossiste la trésorerie nécessaire pour se réapprovisionner, et tous les agriculteurs de la zone en profitent.
Le même bien, acheté sur place ou importé, peut relancer un marché ou l'étouffer. Les MERS le résument : une large distribution d'articles achetés à l'extérieur peut affaiblir les fournisseurs locaux de ces mêmes produits.
Une nuance, que les chercheurs eux-mêmes apportent : l'effet de l'aide alimentaire sur les prix locaux fait débat dans la littérature. Une synthèse de l'Overseas Development Institute (2007) rappelle qu'elle peut faire baisser les prix, ce qui aide les acheteurs pauvres et pénalise les producteurs. Ne dites donc pas que toute aide en nature fait chuter les prix. Dites qu'elle peut le faire, et vérifiez.
Le chapitre 3 a raconté comment les clubs de Romagne avaient encombré des hôpitaux de dons que ces hôpitaux n'avaient pas demandés. Le mécanisme est le même : donner ce qu'on imagine utile avant de savoir ce qui manque.
L'argent plutôt que les biens¶
Un changement d'échelle¶
Quand les marchés fonctionnent, l'argent est devenu la règle par défaut de l'aide humanitaire, et non plus l'exception. Selon le rapport du réseau CALP sur l'état des transferts monétaires dans le monde, édition de 2023, l'assistance monétaire et en coupons a représenté en 2022 environ 10 milliards de dollars de programmes, dont 7,9 milliards transférés aux personnes touchées, soit environ 21 % de l'aide humanitaire internationale (données préliminaires à cette date).
En 2015, le Panel de haut niveau sur les transferts monétaires humanitaires, réuni par l'Overseas Development Institute et le Center for Global Development, a formulé la question que toute organisation devrait se poser : « Why not cash? If not now, when? » Pourquoi pas de l'argent ? Et sinon maintenant, quand ? Le Panel conclut que, dans la plupart des contextes, les marchés locaux ont répondu aux injections d'argent sans inflation, avec des effets positifs sur les économies locales. Les lignes directrices de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (2007) présentaient déjà le transfert monétaire sans condition comme l'option par défaut, quand les biens sont disponibles sur les marchés, que le risque d'inflation est faible et que la sécurité le permet.
La preuve la plus solide vient d'un contexte de développement, pas de catastrophe : au Kenya, une expérience par tirage au sort a versé environ 1 000 dollars à plus de 10 500 ménages pauvres de 653 villages, un choc supérieur à 15 % du produit local ; l'inflation moyenne mesurée a été de 0,1 %. Elle dit que des marchés qui fonctionnent absorbent beaucoup d'argent sans s'emballer. Elle ne dit pas ce qui se passe quand les entrepôts sont détruits.
Les limites de l'argent¶
Le Panel lui-même le reconnaît : donner de l'argent n'est pas toujours la meilleure option. Quand les marchés sont trop faibles ou que l'offre ne peut pas suivre, l'argent n'est pas approprié et peut faire monter les prix. Il ajoute que ces situations sont rares et souvent temporaires, et qu'elles ne doivent pas servir d'excuse pour continuer l'aide en nature longtemps après qu'elles ont cessé.
C'est ici que l'évaluation du chapitre 3 sert. La question posée aux commerçants sur leur capacité à fournir deux ou trois fois plus si la demande revenait dit si l'argent trouvera des marchandises en face de lui.
Des risques symétriques¶
Le guide d'analyse de marché du Comité international de la Croix-Rouge et de la Fédération internationale (MAG, 2014) donne la règle la plus utile de ce chapitre. Plus l'intervention est grande par rapport à l'économie locale, plus un transfert monétaire risque de provoquer l'inflation, et plus une aide en nature risque de provoquer la déflation. Une bonne disponibilité locale réduit le risque d'inflation de l'argent, mais augmente le risque de déflation de l'aide en nature. Et le guide prévient qu'il n'existe aucun seuil qui permette de le prédire.
Autrement dit, l'argent n'est pas sans risque : ses risques sont simplement de l'autre côté.
L'argent mal calibré nuit aussi¶
Les salaires du travail rémunéré¶
Les MERS rapportent qu'après le tsunami de l'océan Indien, beaucoup de programmes de travail rémunéré payaient des salaires journaliers bien supérieurs à ce que gagnaient les agriculteurs dans leur travail habituel. Beaucoup de ménages ont cessé de cultiver ou de produire pour en profiter, au détriment de la production locale. Après le cyclone Nargis, au Myanmar, des salaires fixés au-dessus du marché pour accélérer la reconstruction ont empêché les agriculteurs d'embaucher pour la récolte. Au Sri Lanka, selon une synthèse de 2007, des agriculteurs auraient acheté des machines pour remplacer les ouvriers partis vers ces programmes.
Les MERS donnent aussi la parade, avec l'exemple d'Haïti en 2010 : plutôt que de fixer chacune son taux, les agences ont établi avec le gouvernement un salaire journalier local qui n'attirait pas les travailleurs hors de leur emploi habituel, tout en couvrant les besoins des plus touchés, puis l'ont ajusté par zone. Le chapitre 12 racontera comment, aux Philippines après le typhon Haiyan, des taux alignés entre organisations ont protégé l'emploi régulier, et ce qu'ont fait celles qui payaient beaucoup plus.
Le crédit à prix cassé¶
Après le tsunami, une institution de microfinance sri-lankaise des districts de Galle, Matara et Hambantota, recapitalisée par des donateurs, a dû prêter aux victimes à un taux subventionné de 6 %, alors que son taux annuel nominal tournait autour de 37 %. Une étude économétrique publiée en 2012 observe ensuite une hausse anormale des défauts de paiement chez les emprunteurs qui n'avaient pas été touchés. Les auteurs avancent deux explications possibles, défaut stratégique ou contagion, et l'hypothèse que la subvention a pu pousser certains emprunteurs à se déclarer victimes pour obtenir de meilleures conditions. C'est une seule institution, et une hypothèse ; mais elle montre qu'un taux généreux décidé de l'extérieur peut abîmer la discipline de remboursement dont le prêteur aura besoin après le départ des donateurs.
Les MERS en tirent deux règles : les subventions ne sont pas durables, elles doivent être limitées dans le temps et utilisées de façon sélective ; et les produits financiers ne doivent pas créer de surendettement. Le chapitre 6 détaille ce que votre club peut faire, et ne pas faire, avec un prêteur.
Le don qui affaiblit l'effort propre¶
Les MERS ajoutent une mise en garde plus subtile. Si les ménages et les entreprises investissent déjà par eux-mêmes pour remplacer leurs biens, mieux vaut compléter leurs efforts que leur fournir directement des biens, ce qui pourrait affaiblir leurs propres stratégies pour faire face. Les gens redémarrent souvent avant l'aide (chapitre 1). L'aide qui arrive ensuite doit s'appuyer sur ce mouvement, pas le remplacer.
La contribution du bénéficiaire¶
Un bien a plus de valeur pour celui qui le reçoit quand il s'en sent propriétaire plutôt que bénéficiaire d'un cadeau. Les MERS recommandent donc de demander une co-contribution : une part du coût, un apport en nature ou en travail, ou un remboursement étalé dans le temps. Le partage à parts égales est un point de départ fréquent, mais il doit être ajusté au risque : plus le risque que court le bénéficiaire est faible, plus sa contribution peut être élevée. Et il ne faut pas que cette contribution l'oblige au-delà de ses moyens.
Les MERS racontent un exemple dans le nord de l'Ouganda : six entrepôts communautaires attribués sur concours, la contribution du groupe rendant simplement la candidature « plus intéressante ». Un groupe lauréat a dit aux évaluateurs que la plupart des habitants ne connaissaient que l'appui technique de l'ONG, pas son financement : « We told them that we did it ourselves. » Nous leur avons dit que nous l'avions fait nous-mêmes.
Une règle de la Fondation est à garder en tête : selon les conditions de juillet 2026, aucun fonds ne doit jamais être collecté, dans une subvention mondiale, auprès des personnes qui bénéficient des activités financées, et aucune contribution en espèces ne peut venir d'elles. Si votre projet prévoit une contribution des bénéficiaires, sous forme de travail, d'apport en nature ou de remboursement à un partenaire, vérifiez avec le responsable régional des subventions de la Fondation la forme qui est admise.
Suivre les prix¶
Une aide qui touche un marché se surveille sur ce marché. Les MERS demandent de suivre régulièrement les prix des biens clés, et pas seulement de ceux qu'on distribue ou qu'on achète, pour pouvoir arrêter ou adapter un programme dès qu'apparaît un signe d'inflation.
Le guide de suivi des prix MARKit, publié en 2015, donne une méthode à la portée d'un club :
- dans chaque marché, choisir trois à cinq commerçants, toujours les mêmes, en veillant à ne pas les lasser ;
- relever les prix chaque semaine, ou au minimum chaque mois, le même jour et à la même heure ;
- noter le prix le plus fréquent, pas la moyenne, et peser soi-même l'unité locale ;
- s'interroger si le prix varie de plus de 7,5 % d'une semaine sur l'autre, de 15 % sur deux semaines ou de 30 % d'un mois sur l'autre.
Ces seuils sont des points de départ proposés par le guide, pas des normes. Un relevé hebdomadaire de quelques produits, tenu par un membre du club dans un tableur, suffit souvent à voir venir le problème avant qu'il ne coûte cher à quelqu'un.
Ce que fait le club : le filtre en cinq questions¶
Tout ce qui précède se ramène à un filtre que votre club appliquera à chaque idée de projet, avant d'y engager son argent ou son nom. C'est une proposition de ce livre, qui reprend et adapte au relèvement le filtre du guide CED pour le temps normal.
| Question | Ce qu'on vérifie | Signal d'alerte |
|---|---|---|
| Concurrence-t-on un vendeur, un formateur ou un prêteur local ? | qui le fournissait avant, qui le fournit aujourd'hui | le club donne ce qu'un commerçant vend |
| Crée-t-on une dette que les gens ne peuvent pas porter ? | montant, taux, capacité de remboursement | prêt subventionné hors d'un prêteur professionnel |
| Qui décide : les personnes touchées ou le club ? | qui a demandé, qui a choisi le bien | le club a choisi avant de demander |
| Que se passe-t-il quand on part ? | qui entretient, répare, reprend l'activité | aucun repreneur, aucune date de fin |
| Qui est exclu, et qui pourrait capter l'aide ? | femmes, informel, non-propriétaires, plus pauvres | liste de bénéficiaires non publiée, aucune voie de plainte |
Pour chaque idée, l'équipe conclut en un mot : on y va, on la redessine, ou on ne la lance pas. Une idée qui échoue à une question n'est pas forcément abandonnée : souvent, elle change de forme. Le don de bateaux devient un achat chez les charpentiers locaux, sur la liste des pêcheurs qui en ont perdu un ; la distribution de vivres devient des coupons chez les épiciers du quartier ; le prêt à taux zéro du club devient une ligne de crédit confiée à une institution qui connaît ses clients.
Les réflexes qui vont avec¶
- Avant d'acheter quoi que ce soit, demandez qui le vendait ici avant la catastrophe. Puis demandez s'il peut le vendre de nouveau.
- Achetez sur place, même un peu plus cher, si le marché peut fournir sans que les prix montent pour les autres.
- Passez par ceux dont c'est le métier : un prestataire de paiement pour l'argent, une institution de microfinance pour le crédit, des commerçants pour les coupons. Les MERS demandent de ne pas recréer de mécanisme de versement quand une institution ou un acteur du marché sait déjà le faire.
- Alignez vos montants et vos salaires sur ceux convenus dans la coordination locale (chapitre 12).
- Rendez visibles les critères de sélection et ouvrez une voie de plainte, comme le demandent les MERS.
- Vérifiez les règles de la Fondation avant de promettre de l'argent : une subvention mondiale ne finance pas de dons en espèces sans affectation à une personne ou à une organisation (conditions de juillet 2026). Si votre projet prévoit des transferts monétaires, confiez-les à un partenaire qui en a le métier, et vérifiez avec le responsable régional des subventions ce que la Fondation peut financer.
Les pièges¶
| Piège | Pourquoi il arrive | Parade |
|---|---|---|
| Collecter des biens au pays du club et les envoyer | c'est concret et mobilisateur | acheter sur place ou passer par l'argent |
| Donner le même bien à tous | « égal » paraît juste | partir du métier de chacun ; les MERS rappellent qu'égal n'est pas toujours équitable |
| Choisir le bien à la place des bénéficiaires | le club croit savoir | demander à ceux qui le travailleront |
| Payer plus que le taux local | on veut être généreux | aligner les salaires avec la coordination |
| Prêter à taux cassé | on veut aider vite | passer par un prêteur, financer ce qu'il ne peut pas financer seul |
| Ne pas suivre les prix | on pense que l'aide est trop petite | trois à cinq commerçants, chaque semaine |
| Oublier les fournisseurs hors zone | l'évaluation s'arrête aux limites du sinistre | suivre la chaîne jusqu'à ses fournisseurs |
| Ne compter que les propriétaires | ils sont visibles et organisés | interroger vendeuses, journaliers, informel |
Ce que votre club a désormais en main¶
À la fin de ce travail, votre club dispose du filtre « ne pas nuire » : cinq questions, appliquées par écrit à chaque idée de projet, avec la décision qui en sort (on y va, on redessine, on ne lance pas), et un relevé de prix pour les projets qui injectent de l'argent ou des biens. C'est la troisième pièce du dossier de relèvement. Elle conditionne toutes les suivantes : aucun des leviers des chapitres 6 à 9 ne devrait être activé sans être passé par elle.
Les bateaux de 2005 ont été donnés par des gens qui voulaient bien faire, à des communautés qui en avaient besoin. Ce qui a manqué, c'est une question posée avant le don : combien y en avait-il avant, et qu'en disent les pêcheurs ? Il reste à voir comment l'argent, le premier des quatre leviers, peut relancer une économie sans l'endetter : c'est l'objet du chapitre suivant.
Checklist¶
- Pour chaque idée de projet, le club sait qui fournissait ce bien ou ce service avant la catastrophe
- Le club a vérifié si les commerçants locaux peuvent fournir de nouveau, et en quelle quantité
- L'argent a été envisagé avant toute distribution en nature (« Why not cash? »)
- Les biens nécessaires sont achetés sur place quand le marché peut suivre
- Les personnes touchées ont choisi elles-mêmes les biens qui leur sont destinés
- Aucun prêt n'est consenti par le club lui-même ; le crédit passe par un prêteur professionnel
- Les salaires et montants sont alignés sur ceux convenus dans la coordination locale
- Une contribution des bénéficiaires est prévue, proportionnée à leur risque
- Les critères de sélection sont publiés et une voie de plainte est ouverte
- Les femmes, les travailleurs informels et les non-propriétaires ont été pris en compte
- Un relevé hebdomadaire des prix est tenu pour tout projet qui injecte argent ou biens
- Les règles de la Fondation en vigueur ont été vérifiées pour tout versement en espèces
- Chaque idée a reçu, par écrit, sa décision : on y va, on redessine, on ne lance pas
Pour aller plus loin¶
- SEEP Network, Minimum Economic Recovery Standards, troisième édition, Practical Action Publishing, 2017.
- Sphere Association, The Sphere Handbook: Humanitarian Charter and Minimum Standards in Humanitarian Response, quatrième édition, Genève, 2018.
- High Level Panel on Humanitarian Cash Transfers, Doing Cash Differently: How Cash Transfers Can Transform Humanitarian Aid, ODI et Center for Global Development, 2015.
- CICR et FICR, Market Analysis Guidance, Genève, 2014.
- CDA Collaborative Learning Projects, The Do No Harm Handbook, révision de 2004.
- FAO, Comité des pêches, Rehabilitation and Reconstruction of Livelihoods in the Fisheries and Aquaculture Sector in Countries Affected by the Tsunami in 2004, COFI/2007/3, 2006.
- Tsunami Evaluation Coalition, Joint Evaluation of the International Response to the Indian Ocean Tsunami: Synthesis Report, 2006.
- La Fondation Rotary, Community Economic Development Guidelines Global Grant Funding, avril 2024, sur My Rotary ; le guide CED, chapitre sur les principes et l'éthique.