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Chapitre 8 : Les marchés : agriculture, chaînes de valeur, coopératives

Avant le 11 mars 2011, la coopérative de pêche d'Omoe, à Miyako, sur la côte de la préfecture d'Iwate, au Japon, se flattait de la plus grosse récolte du pays en wakamé d'élevage et en ormeaux sauvages. Ses membres pêchaient aussi le saumon et le varech.

Le tsunami emporte 798 des 814 bateaux de la coopérative. Les installations où l'on cultivait et transformait les algues sont entièrement détruites.

Trois jours après le séisme, le responsable de la coopérative monte une cellule de crise. Son objectif tient en une ligne : reprendre la pêche le plus vite possible. La coopérative achète des bateaux d'occasion sur la côte de la mer du Japon, que le tsunami n'a pas touchée. Elle répare ceux qui sont restés coincés dans les décombres ou que la vague a déposés sur les hauteurs. En mai, soixante-dix bateaux sortent récolter le wakamé sauvage.

Soixante-dix bateaux, pour une flotte qui en comptait 814 : il en manque. La coopérative invente alors une règle. Les pêcheurs forment des groupes de quatre ou cinq qui se partagent les bateaux disponibles, et tant que la flotte n'est pas reconstituée, le produit de la pêche est divisé à parts égales entre les membres du groupe. En 2012, quand le nombre de bateaux approche la normale, l'organisation revient peu à peu à sa forme d'origine.

Le bilan qu'en tire l'Agence japonaise de la reconstruction tient en une phrase : les pêcheurs qui avaient perdu leur bateau ont pu reprendre la pêche tôt, « without incurring any personal debt », sans s'endetter personnellement.

Le Japon est un pays riche, et l'État a subventionné les coopératives pour racheter bateaux et filets. La règle du partage, elle, ne demandait aucun achat. Elle reposait sur une organisation qui existait avant la vague, qui connaissait ses membres et qui avait leur confiance.

Ce que la scène enseigne

La coopérative d'Omoe n'a pas attendu qu'on lui offre une flotte neuve. Elle a cherché ce qui manquait pour que la chaîne reprenne : des bateaux, n'importe lesquels, tout de suite. Trois leçons en sortent pour votre club.

La première : un marché est une chaîne, et la catastrophe en casse un maillon précis. Ce qui empêchait les pêcheurs d'Omoe de travailler, c'étaient les bateaux : ils savaient pêcher, et les zones de pêche étaient toujours là. Ailleurs, ce sera l'entrepôt d'un grossiste, le crédit d'un acheteur, une route, une chambre froide. Avant d'agir, il faut trouver ce maillon.

La deuxième : on répare la chaîne avec ceux qui la tenaient. La coopérative existait, avec ses règles, ses membres, sa trésorerie, ses relations avec l'administration. C'est par elle que l'État a fait passer ses subventions, et c'est elle qui a pu imposer le partage. Une organisation créée après la catastrophe pour recevoir l'aide n'aurait eu ni cette autorité ni cette confiance.

La troisième : le calendrier commande. Le wakamé sauvage se récolte au printemps. Une flotte neuve livrée en septembre aurait manqué la saison. En agriculture comme en pêche, la nature fixe la date limite, pas le projet.

Ce chapitre traite des marchés où les gens vendent ce qu'ils produisent, des chaînes qui les relient aux acheteurs, et des coopératives qui aident à les relancer. Les lieux physiques, rues et halles, sont l'objet du chapitre 9.

Ce que les catastrophes coûtent à l'agriculture

L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a publié en 2023 son estimation la plus complète. Sur les trente dernières années, de 1991 à 2021, les catastrophes auraient fait perdre environ 3 800 milliards de dollars de production agricole, soit 123 milliards par an en moyenne, ou 5 % du produit intérieur brut agricole mondial. Le chiffre ne couvre que les cultures et l'élevage ; la pêche et la forêt n'y figurent pas, faute de données.

La même étude a dépouillé 88 évaluations des besoins post-catastrophe (PDNA) conduites entre 2007 et 2022 dans 60 pays. En moyenne, l'agriculture y représente 23 % des dommages et pertes, tous secteurs confondus, et plus de 65 % pour les sécheresses. La FAO précise elle-même la limite : ces évaluations ne sont menées qu'après un petit nombre de catastrophes, dans des pays qui ont relativement moins de moyens d'y faire face.

Dans un territoire rural, la récolte perdue n'est que le début : il faut encore semer la suivante, la vendre, et que quelqu'un l'achète.

Le principe : rétablir les acteurs du marché, pas les remplacer

Le chapitre 5 a posé la règle des standards minimaux pour le relèvement économique (MERS, troisième édition, 2017) : toute aide touche les marchés, et ceux qui la mettent en œuvre ne doivent pas tenir eux-mêmes une fonction de marché. Ce chapitre en tire les conséquences pratiques.

Le chapitre des MERS consacré aux entreprises et aux systèmes de marché en donne l'esprit dans l'intitulé de son quatrième standard, « Work with existing market actors and use facilitation approaches » : travailler avec les acteurs existants du marché, par des approches de facilitation. Trois recommandations de ce chapitre concernent directement un club.

Ne pas oublier les intermédiaires. Les MERS observent que les équipes de projet ne comprennent pas toujours que les intermédiaires, « wholesalers and middlemen », grossistes et intermédiaires, jouent un rôle important dans le marché. Le collecteur qui achète au village et revend en ville est souvent le seul lien entre le producteur et le client.

Acheter local, même un peu plus cher. Quand une aide en nature se justifie, les MERS recommandent de l'acheter à des acteurs privés locaux « despite higher costs, where feasible ». Une commande passée au grossiste de la ville voisine lui rend la trésorerie qui lui permettra de se réapprovisionner.

Regarder la chaîne entière, y compris hors de la zone touchée. Le chapitre 5 a cité l'exemple, rapporté par les MERS, d'intrants agricoles distribués gratuitement après un séisme : l'analyse de marché « had not extended to the suppliers in the market chain », et les fournisseurs installés hors de la zone ont perdu leurs clients. Suivez donc la chaîne jusqu'aux fournisseurs, où qu'ils soient.

Les MERS ajoutent une mise en garde utile à tout club qui voudrait aider une entreprise : se méfier du « relief boom », l'effet d'aubaine, quand certaines entreprises ne sont viables que tant que l'argent de l'aide et ses travailleurs font partie de l'économie locale. Avant d'aider une entreprise, demandez-vous qui seront ses clients quand les humanitaires seront partis.

Trouver le maillon cassé

Une chaîne de valeur, c'est l'ensemble des étapes qui mènent un produit du producteur au client final : intrants, production, stockage, transformation, transport, vente, avec à chaque étape des personnes et de l'argent. Le guide CED en donne la méthode pour le temps normal. Après une catastrophe, la question devient : quel maillon a cassé, et qui le tenait ?

Les cas documentés montrent que la réponse est rarement celle qu'on attend.

  • Le stockage d'un intermédiaire. À Port-au-Prince, après le séisme de 2010, le maillon le plus touché de la chaîne du riz était celui des petits grossistes, privés de leurs entrepôts (chapitre 5).
  • Le crédit d'un acheteur. Dans l'État d'Odisha, en Inde, deux cyclones détruisent la récolte de maïs en 2013 et en 2015. Les gros acheteurs, qui avançaient aux agriculteurs les semences et les intrants, cessent de le faire après avoir perdu l'argent des récoltes non remboursées. Les MERS concluent : « When credit for seeds and other inputs stopped, farmers stopped growing maize. » Le maillon cassé n'était pas physique.
  • Un lieu de vente. À Shiogama, un mois après le tsunami de 2011, un thonier est le premier navire à entrer au port après la reprise de ses activités, et la criée, restée intacte au tiers, peut tenir ses enchères (chapitre 4).
  • Un équipement que personne ne peut payer seul. À Kesennuma, dans le quartier de Shishiori entièrement dévasté, 17 entreprises de transformation des produits de la mer sinistrées fondent en août 2012 une coopérative pour bâtir en commun une grande installation frigorifique et une installation de stérilisation de l'eau de mer. Selon l'Agence de la reconstruction, la propriété commune a fortement réduit le coût de l'investissement pour chacune.
Maillon Question à poser Signe qu'il est cassé
Intrants les semences, filets, aliments du bétail sont-ils en vente ? boutiques fermées, prix anormaux
Crédit qui avançait l'argent avant, et le fait-il encore ? acheteurs ou fournisseurs qui exigent le comptant
Production les producteurs ont-ils terre, outils, bateaux, main-d'œuvre ? parcelles non semées, bateaux à quai
Stockage et froid où les produits attendaient-ils avant d'être vendus ? pertes après récolte, ventes forcées
Transport la route, le camion, le bateau fonctionnent-ils ? collecteurs absents, prix qui s'écartent entre village et ville
Acheteurs qui achetait, et achète-t-il encore ? stocks invendus, prix à la production en chute

Le maillon cassé se trouve souvent au milieu de la chaîne, chez un acteur que les distributions ignorent. Votre club peut cibler un seul maillon, à condition que l'analyse ait été faite, par lui ou par d'autres (chapitre 3). Les MERS rappellent qu'au début de la réponse, une analyse sommaire est acceptable, parce que « 'good enough' analysis is better than 'analysis paralysis' ». Mais chaque évaluation suivante doit approfondir la précédente.

L'agriculture : semer à temps, avec ce que le marché offre

Le problème est souvent l'accès, pas la semence

Après une catastrophe, le premier réflexe est d'envoyer des semences. Les deux manuels de référence sur les semences en situation d'urgence mettent en garde. Le manuel technique de la FAO de 2010 observe qu'après une catastrophe, « seed is often available but farmers do not have the resources to buy it » : les semences sont souvent disponibles, mais les agriculteurs n'ont pas de quoi les acheter. Le manuel publié en 2002 par CRS, l'Institut international de recherche sur les cultures des zones tropicales semi-arides (ICRISAT) et l'Overseas Development Institute (ODI) va plus loin : l'indisponibilité absolue des semences « rarely happens », et les agences humanitaires « often mis-diagnose the problem as lack of availability », confondent souvent un problème d'accès avec un problème de disponibilité. Ces deux manuels viennent du même réseau d'auteurs : leur accord n'est pas une confirmation indépendante, mais c'est la position de référence du secteur.

Avant d'acheter quoi que ce soit, votre équipe pose donc les trois questions de la sécurité semencière :

  1. Disponibilité : y a-t-il, à une distance raisonnable et avant la date des semis, assez de semences des cultures adaptées ?
  2. Accès : les familles ont-elles l'argent ou les biens pour les acheter ou les échanger ?
  3. Qualité : les semences disponibles sont-elles saines, et des variétés que les agriculteurs veulent ?

Si la réponse à la première question est oui, le problème est l'accès, et la bonne réponse n'est pas d'importer des semences. Le manuel de la FAO le dit nettement : l'aide en semences doit travailler avec le système semencier national, et ne pas l'abîmer par des importations excessives.

Six réponses possibles

La FAO classe les réponses selon le problème qu'elles traitent.

Réponse Pour quel problème
Distribution directe de semences et d'outils indisponibilité réelle, récolte perdue, déplacement long
Achat local puis distribution manque localisé
Ration alimentaire de protection des semences la famille risque de manger ses semences
Crédit aux petits commerçants en grain disponibilité, là où les paysans achètent au marché
Coupons ou argent aux agriculteurs accès, là où les marchés fonctionnent
Foires aux semences accès, souvent avec des coupons

La quatrième réponse est la plus proche de la règle de ce livre. La FAO écrit que les petits commerçants en grain « provide a crucial source of seed for farmers, especially in emergencies » : un crédit à ces commerçants leur permettrait de s'approvisionner plus loin, en meilleures variétés, et de stocker davantage. On retrouve l'idée de rétablir les commerçants plutôt que de les remplacer.

La foire aux semences avec coupons

Le principe est simple : au lieu de semences gratuites, les agriculteurs reçoivent des coupons qu'ils échangent, lors d'une foire organisée pour l'occasion, contre les semences de leur choix, vendues par des semenciers, des producteurs locaux et des commerçants. L'agriculteur choisit ses cultures, ses variétés, ses quantités, et juge lui-même la qualité ; l'argent reste dans l'économie locale.

Fin 2000, dans l'est du Kenya, frappé par des sécheresses successives, CRS et ses partenaires organisent en trois semaines quatorze foires pour plus de 8 000 familles, avec 275 commerçants en grain, dont plus de 75 % de femmes. Les familles obtiennent jusqu'à 14 kg de semences pour un coupon de 8 dollars, qui n'aurait permis d'acheter que 4 kg de semences de maïs commerciales. Les agences qui avaient commandé des semences commerciales ne les ont pas reçues à temps pour semer. Ces chiffres sont déclarés par l'organisation qui a conduit l'action, sans groupe de comparaison, et la sécheresse n'est pas une catastrophe soudaine : retenez la méthode plus que les résultats.

Le manuel de 2002 donne les garde-fous :

  • surveiller les prix : l'organisateur doit intervenir si les prix de la foire dépassent de plus de 50 % ceux du marché ordinaire ;
  • servir tout le monde en un jour : si la foire dure deux jours, des bénéficiaires risquent de revendre le lendemain ce qu'ils ont acheté la veille ;
  • enregistrer les vendeurs et expliquer aux bénéficiaires la valeur de leur coupon ;
  • commencer par une foire pilote, avec peu de bénéficiaires.

Votre club peut financer une foire, l'observer, mobiliser des commerçants qu'il connaît ; un partenaire agricole l'organise.

La date des semis ne se négocie pas

Après le cyclone Idai, au Mozambique, la FAO note en mai 2019 que les semences devaient être en terre « by end of April » pour permettre une éventuelle récolte d'hiver. Au Népal, l'évaluation des moyens d'existence agricoles conduite par la FAO un mois après le séisme de 2015 constate que la fenêtre de plantation du riz est presque fermée, mais qu'il reste du temps pour le millet et les légumes. La même évaluation relève que les magasins d'intrants agricoles rouvrent peu à peu, et en tire la conséquence : c'est le moment de passer par l'argent ou les coupons.

Dans le district de Dadu, au Pakistan, après les crues de 2022, un projet de relèvement précoce de Save the Children et de l'ONG nationale National Rural Support Programme (NRSP) donne 40 000 roupies à chaque petit exploitant pour acheter semences et outils et préparer sa terre, et 20 000 roupies aux femmes pour un potager. Le revenu moyen des ménages passe de 216 000 à 303 241 roupies, sous la cible de 336 000 ; l'évaluation finale, commandée par l'organisation, l'attribue à des pluies insuffisantes et à de nouvelles inondations. L'argent donné à temps ne protège pas d'une mauvaise saison.

Le guide d'agriculture pour le relèvement publié par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) rapporte enfin deux leçons d'Aceh, après le tsunami de 2004, tirées d'une étude qu'il cite. Les semences, engrais, équipements et crédits distribués avaient été prématurés, « because basic infrastructure was not yet ready to allow these inputs to be used ». Et les initiatives réussies reposaient sur des engagements fermes à racheter la récolte de la première année et à aider à la vendre : « The farmers' risks were thus underwritten. » Avant de financer une production, trouvez qui l'achètera.

Reconstruire moins, mais mieux

La FAO a tiré cette leçon à grande échelle après le tsunami de 2004. Son bureau Asie-Pacifique, après avoir examiné plus de cent études sur l'Indonésie et le Sri Lanka, écrit que la pêche souffrait d'abord d'une surexploitation antérieure : la réhabilitation « needs to focus not on the effects of the tsunami, but on addressing pre-existing trends ». Le chapitre 5 a raconté la suite : trop de bateaux, mal construits, donnés parfois à des gens qui n'étaient pas pêcheurs. Neuf ans plus tard, après le typhon Haiyan aux Philippines, la FAO inscrit dans ses priorités de veiller à ce que « pre-typhoon fishing capacity is not exceeded », que la capacité de pêche d'avant le typhon ne soit pas dépassée.

La baie de Shizugawa : de plus de mille radeaux à trois cents

Dans la baie de Shizugawa, dans la préfecture de Miyagi, on élève des huîtres depuis plus d'un siècle. Avant 2011, plus de mille radeaux y étaient installés, avec, selon l'organisme qui certifie aujourd'hui l'élevage, une productivité et une croissance souvent médiocres. Le tsunami détruit la plupart des installations ; beaucoup d'ostréiculteurs quittent le métier.

Ceux qui restent, membres de la branche locale de la coopérative de pêche de Miyagi, s'engagent dans un programme pilote de trois ans, accompagnés par le WWF Japon et une subvention publique. Ils ramènent le nombre de radeaux à 300, gérés par 32 producteurs. Cinq ans après le tsunami, l'élevage devient le premier du Japon certifié par l'Aquaculture Stewardship Council (ASC). L'organisme certificateur avance un chiffre de revenu en forte hausse que ce livre ne reprend pas : il vient de l'organisme lui-même, et aucune source indépendante ne le confirme. Retenez de son récit que la réduction a été conduite par les producteurs eux-mêmes, organisés en coopérative.

Watari : des fraises à un mètre du sol

Avant le séisme, la coopérative agricole de Miyagi Watari était la première région productrice de fraises du Tohoku : 96 hectares, 380 exploitations, 3 600 tonnes vendues. Le tsunami touche 96 % des surfaces.

Dès octobre 2011, des parcelles abandonnées à l'intérieur des terres sont trouvées pour remplacer les champs perdus. Des serres-tunnels y sont montées avec une subvention nationale, et la production reprend en novembre sur 20 % de la surface d'avant. En septembre 2013, 51 ménages s'installent dans de nouveaux complexes de serres, où les fraisiers poussent dans des bacs placés à environ un mètre du sol et nourris d'une solution fertilisante. En 2018, les expéditions dépassent le niveau d'avant le séisme.

Sept ans et plusieurs subventions publiques : un club ne reproduira pas cette échelle. Il peut en retenir la méthode, une reprise partielle et rapide, sur une terre de remplacement, qui a gardé les producteurs dans le métier.

Reconstruire à l'identique Reconstruire mieux
remplacer chaque bateau perdu ne pas dépasser la capacité d'avant, ni le type de bateau autorisé
reconstituer les mêmes parcelles profiter du réaménagement pour regrouper ou agrandir
relancer la même culture diversifier si la culture unique a tout perdu
décision des donateurs décision des producteurs, organisés

Les coopératives : un outil, pas une preuve

La coopérative d'Omoe a fait ce qu'aucun donateur n'aurait pu faire : répartir des bateaux rares entre des pêcheurs qui se connaissaient, selon une règle acceptée. Les cas japonais montrent la coopérative dans trois rôles :

  • organisatrice du partage des outils rares (Omoe) ;
  • employeur temporaire : la coopérative de pêche d'Ofunato a utilisé des programmes publics pour embaucher ses propres membres au déblaiement des zones de pêche, ce qui a dégagé le port et donné un revenu aux pêcheurs sinistrés ;
  • propriétaire d'équipements communs trop coûteux pour une seule entreprise (Kesennuma).

L'Agence japonaise de la reconstruction en tire trois leçons qu'elle formule ainsi : « Implement fishing boat sharing to quickly resume fishing » ; « Build on union connections to heighten member solidarity » ; et, pour les petits transformateurs, s'organiser « under a collaborative arrangement or by establishing a cooperative ».

Ce que la recherche ne dit pas

Une affirmation circule : les coopératives résisteraient mieux aux catastrophes. Elle s'appuie en général sur deux rapports du Bureau international du Travail (BIT), de 2009 et 2013. Or ces rapports portent sur la crise financière de 2007-2008, pas sur les catastrophes naturelles. La recherche menée pour ce livre n'a trouvé aucune étude qui montre que les coopératives résistent mieux à un séisme ou à une inondation, ni aucune étude sur la vérification ou la recapitalisation de coopératives d'épargne et de crédit endommagées par une catastrophe. Ce que l'on a, ce sont des cas, surtout japonais, dans un pays riche et avec un État fort.

Le second de ces rapports contient en revanche une mise en garde, écrite pour les coopératives financières, qui vaut aussi après une catastrophe : créer des coopératives de base seules, sans les structures qui les soutiennent, « will just lead to problems that later on will be difficult to put right ». Le guide CED décrit le même risque : la coopérative « coquille », enregistrée sans vie démocratique ni activité réelle, souvent créée pour capter des subventions.

Vérifier une coopérative endommagée

Une coopérative qui existait avant peut avoir perdu des membres, des stocks, des locaux, de la trésorerie. Avant d'y mettre de l'argent, votre club la visite et vérifie ce qu'un manuel comptable type des coopératives d'épargne et de crédit ougandaises attend d'une coopérative bien gouvernée : une assemblée générale qui approuve le budget et nomme l'auditeur, deux signataires sur chaque compte, un registre des membres, un fonds de réserve, des subventions tenues à part des parts des membres, le dernier audit et, pour une coopérative d'épargne et de crédit, la liste des prêts en retard.

Ajoutez deux questions propres à l'après-catastrophe : combien de membres sont encore là et actifs, et que reste-t-il de la trésorerie et des stocks ? Une coopérative qui a perdu la moitié de ses membres n'a plus la même assise. Et lisez son résultat sans les subventions : un excédent qui vient surtout de l'aide signifie qu'elle ne tient pas encore seule.

Ce que la Fondation Rotary finance, et ce qu'elle refuse

Si votre projet passe par une subvention mondiale (chapitre 10), deux règles en vigueur concernent directement ce chapitre.

Ce qui est possible. Les conditions des subventions mondiales en vigueur en juillet 2026 prévoient qu'un projet peut inclure la construction d'infrastructures comme « storage units, fences and security systems, water or irrigation systems, or greenhouses » : des unités de stockage, des clôtures, des systèmes d'eau ou d'irrigation, des serres. C'est le genre de maillon qu'une chaîne agricole perd. Un projet qui utilise des eaux souterraines doit comporter une étude hydrogéologique, que le budget de la subvention peut payer.

Ce qui est refusé. Le chapitre 5 l'a rappelé : les lignes directrices de la Fondation pour le développement économique communautaire (avril 2024) déclarent inéligibles les projets qui ne font que donner de l'équipement. La politique du domaine, de la même date, exclut aussi les projets d'infrastructure ou d'équipement sans résultat économique direct ou sans plan d'exploitation et d'entretien.

Autrement dit, un projet qui se résumerait à donner des bateaux ou des semences ne passe pas. Un projet qui finance l'entrepôt d'une coopérative existante, avec ses règles d'usage, une formation et un acheteur identifié, peut passer. Vérifiez chaque point dans les documents en vigueur au moment de votre demande ; l'annexe E indique où les trouver.

Ce que fait le club

Votre club n'est ni un acheteur, ni un semencier, ni une coopérative. Il facilite : il connaît les commerçants, les transporteurs, les banquiers de son territoire, et sait les réunir.

Étape Ce que fait le club Avec qui
Choisir une ou deux filières à partir de l'évaluation du chapitre 3 membres agriculteurs, commerçants
Cartographier la chaîne un maillon par ligne, d'avant et d'aujourd'hui coopérative, collecteurs, service agricole
Trouver le maillon cassé le nommer, avec son ancien titulaire commerçants, acheteurs
Vérifier l'accès avant la disponibilité les trois questions des semences vulgarisation, commerçants en grain
Choisir la réponse coupon, commande locale, crédit au commerçant, équipement commun partenaire agricole, prêteur local
Identifier l'acheteur avant de financer la production acheteurs, transformateurs
Passer par la coopérative existante après vérification de ses comptes coopérative, autorités
Tenir le calendrier la date des semis ou de la saison producteurs

Trois rôles conviennent particulièrement à un club de chefs d'entreprise.

Relier l'acheteur et les producteurs. Les initiatives réussies d'Aceh garantissaient le rachat de la récolte. Votre club peut trouver cet acheteur parmi ses membres ou dans son réseau : un transformateur, un distributeur, une cantine, une collectivité. Il ne devient pas l'acheteur ; il aide à négocier qui porte quel risque.

Financer un équipement commun, à une organisation qui existe. Une chambre froide, un séchoir, un entrepôt, un bateau partagé : à une coopérative ou un groupement existant, avec des règles de partage écrites, comme à Omoe ou à Kesennuma.

Commander chez les commerçants locaux. Quand un achat de biens se justifie, passez la commande au grossiste de la région, comme dans l'exemple des houes et des brouettes du chapitre 5 : vos membres connaissent ces fournisseurs.

Deux précautions valent pour toutes ces actions. Ne payez pas les gens pour assister aux formations : les MERS déconseillent les indemnités de présence. Et si vous demandez une contribution aux bénéficiaires, suivez le chapitre 5, qui rappelle qu'une subvention mondiale interdit de collecter des fonds auprès d'eux.

Les pièges

Piège Pourquoi il arrive Parade
Distribuer des semences venues d'ailleurs on confond accès et disponibilité poser les trois questions ; coupons chez les commerçants locaux
Arriver après la date des semis le projet suit son propre calendrier caler le projet sur le calendrier cultural
Remplacer plus de bateaux qu'il n'y en avait chaque donateur compte ses propres dons demander le nombre d'avant aux services des pêches ou à la coopérative
Financer une production sans acheteur on pense production, pas vente identifier l'acheteur avant tout financement
Créer une coopérative pour recevoir l'aide les financeurs demandent une structure travailler avec une organisation qui existait
Présenter les coopératives comme prouvées résilientes une étude du BIT est mal citée dire que la preuve après catastrophe n'existe pas
Aider une activité qui vit de l'aide l'effet d'aubaine semble durable vérifier qu'elle survivra au départ des humanitaires

Un dernier piège est celui des chiffres. Les résultats publiés pour les foires aux semences, les distributions de la FAO ou les cas japonais sont presque toujours déclarés par ceux qui ont conduit l'action, sans groupe de comparaison. Ne promettez pas davantage à vos donateurs, et prévoyez dès le départ votre propre mesure (chapitre 13).

Ce que votre club a désormais en main

À la fin de ce travail, votre club dispose du volet « marchés » de son dossier de relèvement : la ou les chaînes retenues, le maillon cassé et l'acteur qui le tenait, la réponse choisie, l'acheteur identifié, la coopérative ou le groupement qui portera l'action, et la date que la saison impose.

Les pêcheurs d'Omoe n'ont pas eu de bateaux neufs en mai 2011. Ils ont eu une règle de partage, une coopérative qui l'a fait respecter, et la saison du wakamé. Restent les lieux où l'on vend : la rue, la halle, le marché, sans lesquels aucune chaîne n'arrive jusqu'au client. C'est l'objet du chapitre suivant.

Checklist

  • Une ou deux filières ont été choisies à partir de l'évaluation du chapitre 3
  • La chaîne est cartographiée, maillon par maillon, avant et après la catastrophe
  • Le maillon cassé est nommé, ainsi que l'acteur qui le tenait
  • La chaîne a été suivie jusqu'aux fournisseurs situés hors de la zone sinistrée
  • Pour les semences, disponibilité, accès et qualité ont été vérifiés avant tout achat
  • La réponse retenue passe par les commerçants locaux (coupons, commande locale, crédit)
  • La date limite imposée par la saison est écrite et tenue
  • Le nombre de bateaux, de radeaux ou d'outils d'avant est connu et ne sera pas dépassé
  • Un acheteur est identifié avant le financement de la production
  • La coopérative ou le groupement partenaire existait avant la catastrophe
  • Ses comptes et sa gouvernance ont été vérifiés lors d'une visite
  • Aucune indemnité de présence n'est versée, et toute contribution des bénéficiaires respecte la règle 6.I des subventions mondiales : aucune collecte de fonds auprès d'eux
  • Les règles de la Fondation en vigueur ont été vérifiées si une subvention mondiale est envisagée
  • Le volet « marchés » du dossier de relèvement est rédigé

Pour aller plus loin

  • SEEP Network, Minimum Economic Recovery Standards, troisième édition, Practical Action Publishing, 2017, chapitre « Enterprise and Market Systems Development ».
  • FAO, Seeds in Emergencies: A Technical Handbook, FAO Plant Production and Protection Paper 202, Rome, 2010.
  • CRS, ICRISAT et ODI, Seed Vouchers and Fairs: A Manual for Seed-Based Agricultural Recovery after Disaster in Africa, Nairobi, 2002.
  • FAO, The Impact of Disasters on Agriculture and Food Security 2023, Rome, 2023.
  • C. Brady (Oxfam GB et IRC), An Emergency Market Mapping and Analysis Study: Changing Responses to the Haiti Earthquake, Humanitarian Practice Network, ODI, 2012.
  • Reconstruction Agency (Japon), Great East Japan Earthquake Lessons Learned, chapitre « Agriculture, Forestry and Fisheries ».
  • Rotary International, Community Economic Development Guidelines: Global Grant Funding, avril 2024, sur My Rotary.
  • Le guide CED, chapitres sur les chaînes de valeur et les coopératives.