Chapitre 6 : L'argent : épargne, crédit, subventions après le choc¶
Le 12 janvier 2010, le séisme qui frappe Haïti n'épargne pas Fonkoze, la principale institution de microfinance du pays. Dix de ses quarante et une agences s'effondrent ou sont gravement endommagées. Cinq de ses employés sont tués ; plus de 450 d'entre eux ont leur maison gravement ou totalement détruite. Ses clientes sont surtout des ti machann, des marchandes. Plus de 19 000 d'entre elles voient leur maison, leur commerce ou leur marché emportés par la secousse, ou s'écrouler dans les jours qui suivent.
Dans les groupes de discussion que l'institution organise ensuite, une découverte revient : beaucoup de clientes ont déjà relancé un petit commerce dans les jours et les semaines qui ont suivi le séisme, parce qu'il leur fallait d'urgence un revenu. Un client de Bizoton, membre d'un groupe solidaire, résume ce que ces semaines ont été : « My credit agent was the first person to come looking for me after the earthquake. When I saw him, I had hope, because I knew Fonkoze had not abandoned me. » Son agent de crédit a été le premier à venir le chercher.
Fonkoze venait d'évaluer son programme de prêts après les ouragans de 2008 et préparait une assurance catastrophe permanente pour ses clients. Elle décide de faire comme si cette assurance existait déjà. Chaque client sinistré, c'est-à-dire chaque client qui a perdu sa maison, son commerce ou les deux, reçoit le paquet prévu par le contrat en préparation : une aide unique de 5 000 gourdes, environ 125 dollars ; l'annulation du solde de son prêt d'avant le séisme ; et un nouveau prêt pour relancer son activité, s'il est prêt après une évaluation attentive de sa capacité, et s'il accepte de payer une commission rétroactive de 2 % du montant du prêt. Cette commission sert à dire une chose : l'assurance a un prix. Selon le rapport de l'institution, 19 811 sinistrés reçoivent ce paquet, et 9 637 familles qui hébergent des sinistrés reçoivent la même aide de 5 000 gourdes.
Le don, ici, ramène le crédit vers ses clients.
Ce que la scène enseigne¶
Trois choses, qui organisent tout ce chapitre.
La première : l'argent qui compte le plus après une catastrophe passe par des institutions qui existaient avant. L'agent de crédit de Bizoton savait où habitait son client, ce qu'il vendait, combien il devait. Aucune organisation arrivée après le séisme ne le savait. Un prêteur local qui connaît ses clients peut agir en quelques semaines ; un club Rotary qui voudrait reconstituer cette connaissance mettrait des mois.
La deuxième : effacer une dette n'est pas un geste anodin. Fonkoze a annulé le solde des prêts de près de 20 000 sinistrés, mais pas par charité improvisée. Elle a exécuté, avec l'argent de partenaires extérieurs, un contrat d'assurance qu'elle préparait, assorti d'une commission et d'un nouveau prêt accordé après évaluation. Elle a même conçu un formulaire d'évaluation après catastrophe pour vérifier que chaque client pouvait supporter une nouvelle dette ; la Smart Campaign, initiative internationale pour la protection des clients de la microfinance, l'a cité en modèle. Un effacement prévu et financé ne produit pas les effets d'un effacement général, qui fait croire que les prêts ne se remboursent plus.
La troisième : les sinistrés ont besoin de capital, et ils savent quoi en faire. Après le versement, Fonkoze a interrogé 274 sinistrés dans quatre des agences les plus touchées. Selon ce suivi, 76 % avaient investi au moins une partie des 5 000 gourdes dans leur commerce, 28 % la totalité ; 95 % avaient repris un nouveau prêt ; et le taux de remboursement de ces nouveaux prêts atteignait 97 % au 31 décembre 2010. Ce sont les chiffres de l'institution elle-même, et le rapport écrit prudemment que ces remboursements « may indicate » une bonne gestion du crédit ; le chapitre 13 reviendra sur ce que de tels chiffres prouvent.
Votre club n'est pas une banque. Il connaît les banques. Ce chapitre explique ce qu'il peut faire de cette connaissance.
Ce qui arrive à l'argent dans les semaines qui suivent¶
Chez les clients¶
Les inondations de 1998 au Bangladesh sont les mieux documentées. Selon un article de presse repris par le premier guide des praticiens, plus de 90 % des clients des institutions de microfinance (IMF) ont dû suspendre leur activité habituelle pendant plus de trois semaines, et le taux de recouvrement des prêts est tombé de 92 % à 43 %. Le même article indique qu'environ 65 % des clients ont subi des pertes ou des dommages sur les biens de leur activité.
Une étude de terrain menée sur ces inondations fait une observation que tout banquier de votre club comprendra : l'inondation n'a pas frappé tout le monde pareil. Certains ont été durement touchés, d'autres modérément, d'autres pas du tout, et certains en ont même profité, comme ceux qui transportaient des passagers en barque. C'est l'argument central contre toute mesure uniforme.
Chez les prêteurs¶
Le guide des praticiens publié en 1999 par le projet Microenterprise Best Practices, financé par l'agence américaine de développement (USAID), décrit quatre comportements simultanés : des clients cessent de rembourser, d'autres d'épargner, d'autres veulent retirer leur épargne, d'autres demandent des prêts d'urgence. « All of these behaviors reinforce one another to create a drain on the MFI's liquidity » : l'argent sort de l'institution au moment où il cesse d'y entrer. Et l'argent des donateurs met en général plusieurs semaines à arriver.
Les chiffres du Bangladesh donnent l'échelle du problème. Les petites IMF ont dû limiter les retraits d'épargne obligatoire à 50 ou 75 % des soldes. L'organisme national de refinancement des IMF, la PKSF, a estimé les besoins de ses partenaires à 9 200 millions de takas ; il en a versé 1 000 millions.
Quinze ans plus tard, aux Philippines, l'IMF CEVI tire la même leçon du typhon Haiyan : « liquidity played a bigger part and so was more important than capital ». Elle note aussi ce que peu de donateurs savent : « Relief funding in disasters is generally not available to fund lending. » D'où un enchaînement pervers : les prêteurs réduisent leurs prêts, et si les remboursements dépassent les nouveaux prêts, l'argent sort des communautés sinistrées au moment où elles en ont le plus besoin.
L'argent des gens eux-mêmes¶
Avant toute aide, les sinistrés puisent dans ce qu'ils ont. Au Sri Lanka, après le tsunami de décembre 2004, une étude de petites entreprises endommagées montre que dans les trois premiers mois, 51 % de l'argent dépensé pour réparer ou remplacer leur outil venait de leur propre épargne, 15 % de prêts de la famille et des amis, et 2 % seulement des IMF. En Haïti, sept semaines après le séisme, une enquête menée dans cinq camps de Port-au-Prince trouve que 40 % des habitants ont reçu une aide informelle, le plus souvent de l'argent envoyé par de la famille vivant à l'étranger.
Le premier argent du relèvement est donc celui des sinistrés, de leurs proches et de leurs prêteurs habituels. Le rôle d'un club n'est pas de le remplacer, mais d'aider ces trois sources à tenir.
Ce que l'argent dépensé sur place fait autour de lui¶
Un dollar versé à un sinistré passe chez l'épicier, qui paie son fournisseur et son aide, qui achètent à leur tour. C'est l'effet multiplicateur. Deux études le chiffrent, et aucune ne porte sur une catastrophe naturelle.
La première est l'expérience du Kenya que le chapitre 5 a citée pour les prix : environ 1 000 dollars versés en une fois à plus de 10 500 ménages pauvres de 653 villages, hors de toute catastrophe. Les chercheurs du National Bureau of Economic Research estiment le multiplicateur local à 2,4 : chaque dollar transféré a ajouté environ 2,4 dollars au produit de la zone, moyenne de deux méthodes (2,5 et 2,3). Les ménages qui n'ont rien reçu en profitent : dix-huit mois après le début des versements, leurs dépenses de consommation sont supérieures de 13 %, et leur revenu progresse surtout par les salaires que versent les entreprises locales, dont les ventes ont augmenté. L'inflation moyenne mesurée est de 0,1 %. Les limites sont dites par le texte : l'estimation est imprécise, l'hypothèse d'un multiplicateur inférieur à 1 n'est écartée qu'à un seuil de signification marginal, et l'un des auteurs a cofondé l'ONG qui a versé l'argent.
La seconde vient du Liban, pendant l'hiver 2013-2014. Un programme du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et de ses partenaires verse 575 dollars par carte bancaire à 87 700 familles de réfugiés syriens, pour se chauffer. C'est une crise de réfugiés, pas une catastrophe naturelle. L'évaluation commandée par l'International Rescue Committee ne trouve aucune hausse notable des prix sur une cinquantaine de produits ; l'argent est dépensé dans les commerces locaux. Elle estime que chaque dollar dépensé par les bénéficiaires produit 2,13 dollars de PIB pour l'économie libanaise. Ce chiffre n'est pas mesuré : il est calculé par une formule, avec la propension à consommer estimée pour la Jordanie, faute de chiffre libanais, et les évaluateurs le donnent pour prudent.
Aucune de ces études ne dit ce que devient l'effet quand les commerces sont détruits ou que l'approvisionnement vient de loin. Au Kenya, les auteurs le rattachent à une économie locale largement fermée : un dollar dépensé hors de la zone n'y circule plus. Pour votre club, la conséquence est pratique : quand un projet achète du matériel, des services ou de la main-d'œuvre, achetez et payez sur place chaque fois que le marché local peut fournir (voir chapitre 8).
Le principe : rééchelonner, au cas par cas¶
Un consensus ancien¶
Depuis l'ouragan Mitch et les inondations du Bangladesh en 1998, les guides de praticiens disent la même chose. Le rééchelonnement des prêts doit se faire tout de suite après la catastrophe et seulement dans les zones très touchées. Il se décide client par client, ou groupe d'emprunteurs par groupe, plutôt que par une mesure générale. Le Groupe consultatif d'assistance aux pauvres (CGAP) l'a écrit en février 2005, après le tsunami, dans une note adressée aux IMF et à leurs bailleurs de fonds : les bailleurs de fonds « doivent encourager les institutions de microfinance à restructurer les prêts, plutôt qu'à faire grâce du remboursement aux clients ». Et il en donne la raison : s'ils les poussent à annuler les remboursements ou à jouer le rôle de filets sociaux, ils les empêcheront d'opérer de façon viable, donc de servir davantage de personnes quand viendra la reconstruction.
Les standards minimaux pour le relèvement économique (MERS), publiés en 2017 par le réseau SEEP, reprennent cette doctrine presque mot pour mot : « Writing off loans should always be a last resort as it can reduce the financial institution's capital and worsen credit repayment culture. » Les MERS fixent aussi les exceptions : les institutions doivent être prêtes à passer en perte les prêts qui ne peuvent pas être recouvrés à cause du décès, de l'invalidité permanente ou de la disparition de l'emprunteur. L'autre exception est celle de la scène d'ouverture : l'effacement prévu d'avance par un contrat d'assurance.
Ce que coûte un rééchelonnement, et ce que coûte son absence¶
Les chiffres du Bangladesh sont parlants. Sur un prêt de 3 000 takas (60 dollars) rééchelonné de deux mois pendant l'inondation, le seul coût pour l'IMF, mesuré en mai 1999, était un manque à gagner de 2 à 3 dollars. À l'inverse, en septembre 1998, une enquête auprès de plus de 500 clientes touchées de l'IMF BRAC qui n'avaient pas encore obtenu de rééchelonnement trouve que moins de 20 % parvenaient à rembourser avec le revenu d'une activité. Près de la moitié empruntaient à la famille ou à des usuriers, à des taux de 120 à 140 %, pour rester à jour et garder l'accès aux services de BRAC. Et 15 à 20 % vendaient des biens ou du matériel de secours, retiraient leur épargne ou mangeaient moins.
Autrement dit, une échéance maintenue coûte bien plus cher à l'emprunteur qu'une échéance reportée ne coûte au prêteur.
Comment on rééchelonne¶
Le guide de 1999 décrit trois formes : reporter le capital seulement, reporter capital et intérêts en laissant courir les intérêts, ou reporter les deux en arrêtant le compteur. Pour rattraper les échéances manquées, on allonge la durée du prêt, on alourdit les échéances restantes, ou l'on accepte un remboursement groupé après un événement précis, « such as when the water recedes or after a harvest ».
Le cas par cas ne veut pas dire l'arbitraire. Le guide recommande une politique écrite qui donne aux agents de crédit des paramètres et quelques calendriers types. Les MERS demandent de rencontrer chaque emprunteur pour évaluer sa capacité de remboursement après la catastrophe.
Les durées varient : au Bangladesh en 1998, de trois à dix semaines selon les clients ; après Mitch, jusqu'à neuf mois, les plus vulnérables se relevant plus lentement.
Le piège du groupe¶
Au Nicaragua après Mitch, l'IMF ProMujer a rééchelonné les prêts de groupes de trente femmes. Dans chaque groupe, environ deux tiers se sont relevées vite et ont remboursé au calendrier initial ; un tiers a suivi le calendrier ralenti. Mais la règle exigeait que les trente aient fini de rembourser avant tout nouveau prêt : tout le groupe s'est retrouvé bloqué. La leçon est directe : un rééchelonnement doit aussi adapter les règles d'accès au prêt suivant.
L'ordre de l'argent : transferts, épargne, puis crédit¶
Les MERS donnent une séquence simple : « organizations should prioritize inward remittances and cash transfers immediately following a crisis. Next, they should work with FSPs to increase access to savings and insurance. During a reconstruction or recovery phase, FSPs can reintroduce (or expand) loan products based on client demand for access to finance. » D'abord les transferts entrants et les transferts monétaires ; ensuite l'accès à l'épargne et à l'assurance par les prestataires de services financiers ; enfin, en phase de relèvement, le crédit, selon la demande. La page de partie III a placé cette séquence dans le calendrier d'ensemble des leviers ; voici ce qu'elle veut dire pour chaque forme d'argent.
Les transferts des migrants¶
Dans les pays qui ont beaucoup d'émigrés, l'argent de la diaspora arrive avant l'aide. Un document de la Banque mondiale de 2010 montre que les transferts augmentent après les catastrophes là où les émigrés pèsent lourd dans la population, nettement dans environ la moitié des pays étudiés, et recommande de rétablir vite les services de transfert d'argent.
Après Mitch, le service de transfert depuis les États-Unis d'une fédération salvadorienne de coopératives d'épargne et de crédit a vu le nombre de transferts tripler le mois suivant l'ouragan.
Un club situé dans un pays d'émigration a ici un rôle qu'aucune agence n'a : il peut plaider auprès des autorités et des opérateurs pour la réouverture rapide des points de transfert, et faire connaître à la diaspora les canaux sûrs et peu coûteux.
L'épargne¶
Le CGAP demande que les IMF suppriment provisoirement les obligations d'épargne dans les agences touchées, « jusqu'à ce que la phase d'urgence soit passée et que les clients aient entrepris la reconstruction », et qu'elles ouvrent les retraits selon leur liquidité. Le guide de 1999 propose de mettre l'épargne obligatoire à disposition comme un prêt, avec une date de reconstitution fixée selon l'ampleur de la catastrophe, dont dépendra l'accès aux prêts futurs.
L'épargne obligatoire protège peu. Au Bangladesh, selon la Grameen Bank, 95 % de l'épargne obligatoire des clients touchés a été retirée, et ces soldes, alimentés par des versements de quelques takas, pesaient peu face à des pertes d'environ 10 000 takas par ménage. L'épargne libre protège mieux : les IMF qui offraient déjà une épargne volontaire à accès libre ont moins souffert des crises de liquidité que celles qui ont dû débloquer l'épargne obligatoire dans l'urgence.
Pendant l'inondation, une agente de crédit de l'IMF ASA rendait visite à ses membres tous les deux jours avec deux options : retirer leur épargne, ou prendre un prêt de consommation de 1 000 takas. Dans un groupe, dix ont retiré, dix ont emprunté, trois ont fait les deux. Celles qui ont emprunté savaient que le prêt coûtait plus cher ; elles voulaient garder leur épargne intacte.
Et l'argent de l'aide revient vers l'épargne. Selon les MERS, les IMF des zones touchées par le tsunami au Sri Lanka ont déclaré des soldes d'épargne plus élevés en mars 2005 qu'en mars 2004, et dans le district de Batticaloa, environ 35 % des subventions monétaires et des salaires de travail rémunéré reçus ont été déposés dans des IMF.
Les groupes d'épargne¶
Les groupes d'épargne (associations villageoises d'épargne et de crédit, groupes d'entraide) sont souvent présentés comme la solution de résilience par excellence. Disons-le nettement : la recherche réunie pour ce livre n'a trouvé aucune étude d'impact rigoureuse sur des groupes d'épargne après une catastrophe soudaine. À Dar es Salaam, les ménages dont un membre appartient à un groupe se relèvent plus vite des inondations, mais c'est une corrélation, pas une preuve. Le fonds social de ces groupes fonctionne comme une petite assurance, avec une limite que les auteurs formulent eux-mêmes : « a community-based insurance mechanism will not be viable if all community members are affected by the same event ». En Éthiopie, pendant la sécheresse de 2015 et 2016, les groupes anciens ont mieux résisté que les groupes créés depuis moins d'un an.
La conséquence pour votre club : soutenir les groupes qui existent plutôt qu'en créer à la hâte après la catastrophe. Quand aucune institution financière ne garantit une présence durable, les MERS recommandent de travailler avec des services financiers communautaires, possédés et gérés par leurs membres, « such as ROSCAs and savings groups ». Le guide CED et le module 3 du programme de formation CED décrivent leur fonctionnement en temps normal.
Le crédit de relance¶
Quand le crédit revient, il revient d'abord sous sa forme la plus simple. Le guide de 1999 rapporte que des IMF du Bangladesh jugent le meilleur produit de relance « the standard microfinance short-term working capital loan » : le prêt ordinaire de fonds de roulement. Le prêt de reconstruction, lui, pose un problème d'endettement. Le CGAP l'écrit sans détour : le montant souvent élevé des prêts de « remplacement d'actifs » « contraint l'emprunteur à contracter trois ou quatre autres prêts destinés à financer une activité génératrice de revenus afin de gagner un salaire suffisant pour payer les intérêts de ces prêts à la reconstruction ». Il recommande de les accorder seulement après la phase d'urgence, quand le personnel de l'IMF peut évaluer les dégâts et la solvabilité de chaque client.
Trois expériences montrent ce que donne un crédit de relance bien conduit, et ses limites.
- Pologne, 1997. Après les inondations, l'IMF Fundusz Mikro ouvre un guichet temporaire, sous une marque distincte : prêt de 24 mois à 10 %, six mois de grâce. Le remboursement à l'échéance atteint 93 %. Le produit est limité à six mois, ce qui, selon la Banque mondiale, a préservé la discipline de crédit.
- Philippines, après Haiyan (novembre 2013). CEVI fait l'inverse de ses concurrents : elle prête davantage. Son prêt de relance est versé en une à deux semaines, avec un calendrier calé sur la trésorerie de chaque emprunteur. Selon le prêteur et son bailleur, 4 889 prêts d'une moyenne de 430 dollars ont été mieux remboursés que la moyenne de l'institution. C'est une autoévaluation, sans groupe témoin.
- Népal, après le séisme du 25 avril 2015. Un don de la Banque asiatique de développement finance, par une banque de développement agricole et 53 coopératives de petits paysans, des prêts de relance à 5 % par an sur trois ans, dont six mois de grâce. Selon le rapport de la Banque asiatique, 15 700 ménages en bénéficient, avec des emprunteurs à 76 % des femmes, et en juillet 2018 le taux de remboursement à l'échéance des bénéficiaires atteint 99 %. Mais les prêts ont été versés de juillet 2016 à octobre 2017 : quinze à trente mois après le séisme.
Ce dernier chiffre compte autant que le taux de remboursement. Le crédit de relance arrive tard. Pendant les mois qui précèdent, il faut autre chose. Et il ne convient pas à tout le monde : les MERS rappellent que le prêt « is not an appropriate intervention for individuals who are not economically active ».
Le chapitre 5 a montré l'autre risque : le taux subventionné. Au Sri Lanka, des prêts aux victimes à 6 % ont été suivis de défauts anormaux chez des emprunteurs qui n'étaient pas sinistrés. Le niveau du taux est une décision du prêteur, prise en connaissance de cause, pas celle d'un club.
Séparer les secours et le crédit¶
Une règle traverse toutes les sources. Le CGAP : « Les IMF ne sont pas des organismes de secours. » Les bailleurs doivent séparer l'aide d'urgence et la microfinance le plus vite possible : « Pour que la culture du crédit ne soit pas menacée, il convient de ne pas donner d'image confuse aux clients. » Une IMF qui fait temporairement des secours doit le signaler par des signes visibles et tenir des comptes séparés.
À Aceh, après le tsunami, un expert qui a évalué la microfinance en 2008 dresse un constat sévère : environ 400 organisations donatrices, peu coordonnées ; sur 1 502 coopératives financières officiellement recensées, 85 actives. Il en tire deux règles : « Grants and loans must not be provided by the same institution lest both staff and recipients will be confused, and any emerging, or pre-existing, credit culture will be undermined », et « Disbursement does not equal effectiveness ». Il recommande de commencer par cartographier le paysage financier, tontines locales comprises.
Le CGAP en tire une consigne pour les financeurs : éviter d'imposer aux IMF des objectifs chiffrés de nombre de clients servis, car cela peut les inciter à prêter à des clients qui ne pourront pas rembourser. Votre club ne mesurera donc jamais son succès au nombre de prêts accordés.
Les subventions aux petites entreprises¶
Entre l'urgence et le retour du crédit, il reste un trou de plusieurs mois, que des subventions directes aux petites entreprises peuvent combler. Deux études par tirage au sort, les seules trouvées pour ce livre après une catastrophe dans un pays en développement, disent ce qu'elles valent.
Sri Lanka, 2005. Des chercheurs de la Banque mondiale et de deux universités suivent de toutes petites entreprises sans salarié des districts de Kalutara, Galle et Matara. Cent vingt d'entre elles, tirées au sort, reçoivent 10 000 ou 20 000 roupies (environ 100 ou 200 dollars), en espèces ou en matériel choisi par le propriétaire. Résultat : pour les commerces de détail, chaque tranche de 100 roupies reçues augmente le bénéfice mensuel de 19,6 roupies, un rendement de 19,6 % par mois. Pour la fabrication, l'effet est nul en moyenne. Les auteurs concluent qu'après le tsunami, le manque de capital n'était pas le principal obstacle des fabricants. Ils en avancent des raisons probables : la fibre de coco attendait que les lagunes de rouissage soient nettoyées, la dentelle attendait les touristes. Ils soutiennent les subventions monétaires, « but only in limited cases », et constatent que l'aide aux entreprises n'était « not well correlated with reported damage ».
Beira, 2019. Sept mois après le cyclone Idai, des chercheurs de l'UNU-WIDER versent par téléphone 6 000 meticais (environ 100 dollars) à 121 petits fabricants tirés au sort, à Beira, ville très touchée, et à Chimoio, moins touchée. Le montant correspond à l'investissement annuel médian d'une micro-entreprise de Beira avant le cyclone. L'effet est significatif à Beira seulement. Il est concentré sur un métier : « Treated carpenters stand out as their income increased by 102 per cent compared to the remaining firms. » Aucun effet mesurable chez les tailleurs, les forgerons ou les producteurs alimentaires. Les auteurs l'expliquent par la demande de réparations et de meubles après le cyclone.
Les deux études convergent sur un point : le même montant ne produit pas le même effet selon le métier. Une subvention relance l'activité dont les clients et les fournisseurs sont revenus ; elle ne remplace ni des intrants absents, ni une demande disparue.
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), dans sa note de 2013 sur l'emploi d'urgence, ajoute trois règles : la subvention de redémarrage est unique, et annoncée comme telle ; elle n'est pas versée, de préférence, par l'institution qui prête ; elle s'arrête quand les marchés repartent. L'Organisation internationale du Travail (OIT) met en garde dans le même sens : toute subvention peut affaiblir le secteur financier local et créer une dépendance à l'aide.
Ce que fait le club¶
Un partenaire financier, pas un guichet¶
Le guide CED pose la règle pour le temps normal : votre club ne prête pas lui-même ; il prépare les emprunteurs, les met en relation avec un prêteur professionnel et suit les résultats. Après une catastrophe, elle devient plus stricte, parce que le risque de surendettement augmente au moment où les revenus baissent.
| Besoin | Qui le traite | Ce que fait le club |
|---|---|---|
| Prêts en cours impayables | le prêteur, au cas par cas | ne rien payer à la place des emprunteurs ; en parler au prêteur |
| Liquidité du prêteur | le prêteur et ses refinanceurs | chercher des financeurs ; vérifier le prêteur |
| Épargne bloquée ou perdue | IMF, coopérative, groupe d'épargne | soutenir les groupes existants |
| Argent de la diaspora | opérateurs de transfert, autorités | plaider pour la réouverture des points de transfert |
| Capital pour rouvrir | un partenaire distinct du prêteur | financer des subventions ciblées, si les règles le permettent |
| Crédit de relance | un prêteur enregistré | préparer et accompagner les emprunteurs |
Avant de toucher à quoi que ce soit qui concerne des prêts existants, parlez au prêteur. Payer les échéances des emprunteurs depuis l'extérieur peut briser la discipline de remboursement dont dépend tout le crédit futur de votre territoire.
Financer un prêteur : la méthode du manuel DAI¶
Le guide le plus proche de la situation d'un club ou d'un district est un manuel publié en 2007 par le cabinet DAI pour les financeurs qui soutiennent des IMF par subvention après une crise. Il propose quatre étapes.
- Vérifier trois conditions : une stabilité politique minimale, une activité économique en espèces suffisante, et une population stable. Pour ce dernier point, il retient au moins 18 mois, durée « commonly recognized as the minimum period of time required for MFIs to make and recover their loans ». Sans ces trois conditions, « Providing grant support to MFIs should not be considered ».
- Vérifier sa propre capacité : un spécialiste de la microfinance accessible, et un engagement de financement d'au moins trois ans, coordonné avec d'autres bailleurs.
- Choisir le type d'appui, du plus simple au plus exigeant : équipement et matériel (une agence détruite à rééquiper), assistance technique courte, capitalisation du portefeuille de prêts, frais de fonctionnement. La capitalisation « Provides critical liquidity », mais exige une évaluation plus poussée.
- Évaluer l'institution (gouvernance, taux qui couvrent les coûts, faibles impayés, comptes audités chaque année), puis verser par tranches, contre des repères de performance. Le module 3 du programme de formation CED donne la liste des documents à demander.
Les règles de la Fondation Rotary¶
Les règles qui suivent sont celles des documents en vigueur en juillet 2026. Vérifiez-les dans les Terms and Conditions en vigueur sur My Rotary avant tout dépôt.
Le microcrédit est éligible. La politique du domaine « développement économique communautaire » d'avril 2024 range l'accès des communautés pauvres aux services financiers, « including microcredit, mobile banking, savings, and insurance », parmi les activités du domaine.
Dans une subvention mondiale, le microcrédit est très encadré. Les Terms and Conditions de juillet 2026 imposent une IMF enregistrée qui fonctionne depuis au moins trois ans ; un capital prêté au moins deux fois, sur au moins 18 mois ; un taux annuel au plus égal au plus bas de deux plafonds, dix points sous la moyenne nationale ou 36 % ; une formation des bénéficiaires qui dépasse la gestion du prêt ; une visite intermédiaire du Cadre de conseillers techniques ; et un rapport final avec ligne de base et plan de sortie. Les lignes directrices CED d'avril 2024 ajoutent un examen complémentaire pour tout projet de microprêts.
La subvention de district peut financer des activités de microcrédit avec une IMF enregistrée qui fonctionne depuis au moins trois ans.
Deux interdits comptent pour l'argent du relèvement. Ni la subvention catastrophe (Disaster Response Grant) ni la subvention mondiale ne financent de dons en espèces sans affectation à une personne ou à une organisation coopérante, ni de systèmes de garantie de prêts. Si votre club envisage des subventions à de petites entreprises sur le modèle de Sri Lanka ou de Beira, la manière de les loger dans une subvention de la Fondation n'est pas réglée par les documents lus pour ce livre : posez la question au responsable régional des subventions avant de construire le projet.
Le calendrier. Une subvention mondiale ne paie rien de ce qui a été engagé avant son approbation. Nous en déduisons qu'elle ne peut pas apporter de liquidités à un prêteur dans les premières semaines : il faut d'autres sources, fonds du club et du district, partenaires du prêteur, bailleurs. Fonkoze elle-même a été financée en deux temps, un test auprès de 500 clients puis une extension ; le chapitre 10 détaille ce montage.
L'assurance, enfin, ne se décide pas après la catastrophe. Elle se prépare avant, au niveau du prêteur ou du groupe : c'est l'objet du chapitre 15.
Les pièges¶
| Piège | Pourquoi il arrive | Parade |
|---|---|---|
| Payer les échéances des emprunteurs sinistrés | on veut soulager vite | parler au prêteur ; le rééchelonnement coûte peu |
| Financer un effacement général | le geste paraît généreux | effacement seulement prévu, ciblé ou assuré |
| Prêter soi-même, ou prêter à tous | le club a de l'argent et de la bonne volonté | un prêteur enregistré, qui évalue chaque emprunteur |
| Prêter pour reconstruire avant de relancer l'activité | la maison paraît prioritaire | fonds de roulement d'abord, pour les personnes actives |
| Créer des groupes d'épargne pour recevoir l'aide | c'est rapide et visible | soutenir les groupes existants |
| Même subvention pour tous les métiers | c'est simple et paraît équitable | vérifier ce qui bloque : capital, intrants ou clients |
| Donner et prêter sous la même bannière | un seul partenaire est plus commode | séparer les guichets |
| Compter le succès en nombre de prêts | c'est facile à rapporter | mesurer remboursement et reprise d'activité |
Ce que votre club a désormais en main¶
Votre dossier de relèvement reçoit ici son volet « argent » : le partenaire financier local choisi et vérifié, la forme d'appui retenue (liquidité du prêteur, subventions de redémarrage, soutien à l'épargne, transferts) et les garde-fous contre le surendettement.
L'agent de crédit de Bizoton n'avait ni subvention mondiale ni plan de relèvement. Il avait une liste de clients et il savait où les trouver. C'est cette connaissance que votre club doit aider à tenir debout. Mais l'argent ne relance que ceux qui savent déjà travailler, et la reconstruction va réclamer des métiers que le territoire n'a pas en nombre suffisant : c'est la question du chapitre suivant.
Checklist¶
- Les prêteurs du territoire (IMF, coopératives, banques) ont été recensés et contactés
- Aucune échéance n'a été payée à la place d'un emprunteur sans accord du prêteur
- Le club sait si les prêteurs rééchelonnent au cas par cas, et selon quelles règles
- Les besoins de liquidité des prêteurs et leurs refinanceurs sont connus
- Les points de transfert d'argent ont rouvert, ou le club a plaidé pour leur réouverture
- Les groupes d'épargne existants sont identifiés
- Pour chaque métier visé par une subvention, l'obstacle principal (capital, intrants, clients) est connu
- Les subventions éventuelles sont uniques, annoncées comme telles, et versées par un autre que le prêteur
- Le prêteur partenaire a été vérifié (comptes, impayés, audit, ancienneté d'au moins trois ans)
- Les règles de la Fondation en vigueur ont été vérifiées sur My Rotary avec le président de la commission Fondation du district (DRFC)
- Les indicateurs retenus portent sur le remboursement et la reprise d'activité, pas sur le nombre de prêts
- Le volet « argent » du dossier de relèvement est rédigé
Pour aller plus loin¶
- The SEEP Network, Minimum Economic Recovery Standards (MERS), troisième édition, 2017, chapitre sur les services financiers.
- CGAP, Soutenir les activités de microfinance en Asie après le tsunami (Sustaining Microfinance in Post-Tsunami Asia), note de février 2005 (versions française et anglaise).
- Emre Ersenkal, Field Manual: Supporting Microfinance through Grants in Post-Crisis Settings, DAI, août 2007.
- Suresh de Mel, David McKenzie et Christopher Woodruff, Enterprise Recovery Following Natural Disasters, Banque mondiale, document de travail 5269, 2010.
- UNU-WIDER, document de travail 2021/87 sur les subventions monétaires aux entreprises de Beira et Chimoio après le cyclone Idai.
- Rotary International, Terms and Conditions for Rotary Foundation Global Grants, juillet 2026, section 11 (microcrédit), sur My Rotary.
- Dennis Egger, Johannes Haushofer, Edward Miguel, Paul Niehaus et Michael W. Walker, General Equilibrium Effects of Cash Transfers: Experimental Evidence from Kenya, NBER, document de travail 26600, 2019, révisé en 2021.
- International Rescue Committee, Emergency Economies: The Impact of Cash Assistance in Lebanon, septembre 2014.