Partie III : Relancer¶
Votre club a évalué ce que la catastrophe a cassé dans l'économie de son territoire (chapitre 3). Il a décidé quand passer des secours au relèvement (chapitre 4). Il dispose d'un filtre pour ne pas nuire (chapitre 5). Reste la question que tous les membres posent dès la première réunion : que fait-on, concrètement ?
Cette partie répond par quatre leviers. Une économie locale tient par l'argent qui circule, les compétences des gens qui travaillent, les marchés où l'on achète et vend, et les lieux où tout cela se passe. Une catastrophe casse les quatre à la fois. Le relèvement consiste à les remettre en mouvement, avec ceux qui les tenaient avant.
Quatre leviers, cinq familles¶
Le guide CED décrit cinq familles d'action du développement économique communautaire : la microfinance, la formation professionnelle, les chaînes de valeur, les coopératives et le développement local intégré. Ce livre les reprend pour les transposer à l'après-catastrophe, en réunissant chaînes de valeur et coopératives, qui se jouent sur les mêmes marchés.
| Levier | Chapitre | Ce qu'il remet en mouvement | Famille du guide CED |
|---|---|---|---|
| L'argent | 6 | épargne, crédit, subventions aux entreprises | microfinance |
| Les compétences | 7 | travail payé, formation, métiers de la reconstruction | formation professionnelle |
| Les marchés | 8 | agriculture, pêche, chaînes de valeur, coopératives | chaînes de valeur et coopératives |
| Les lieux | 9 | commerces, marchés, rues, territoire | développement local intégré |
Le guide CED reste la référence pour le temps normal. Chacun des quatre chapitres qui suivent ne traite que de ce qui change après une catastrophe.
Ce qui change après une catastrophe¶
Quatre choses changent, quel que soit le levier.
Ce qui existe passe avant ce qu'on crée. Le commerçant, le prêteur, la coopérative, le centre de formation qui travaillaient avant la catastrophe connaissent leurs clients et seront encore là quand votre club aura terminé. L'évaluation indépendante d'un projet de l'Organisation internationale du Travail (OIT) après le typhon Haiyan aux Philippines l'a jugé : la reconstruction des entreprises existantes était « highly cost effective » ; la création d'entreprises nouvelles demandait une longue préparation et, selon les évaluateurs, n'avait pas sa place dans un projet de relèvement de douze mois.
La dette devient dangereuse. Les revenus ont chuté au moment même où les gens doivent emprunter. Un prêt raisonnable en temps normal peut devenir un piège.
Le marché peut être abîmé par l'aide elle-même. Le chapitre 5 l'a montré : un don qui concurrence un vendeur local retarde la reprise qu'il voulait servir.
Le temps commande. Une semence qui arrive après la date des semis est perdue. Une rue qui rouvre au dixième mois a perdu ses clients. Une formation aux métiers du bâtiment qui commence quand les chantiers ferment ne mène à rien.
L'ordre dans le temps¶
Les quatre leviers ne démarrent pas ensemble, et c'est la principale différence avec le temps normal. Aucune norme internationale ne fixe leur ordre. Ce livre propose une séquence, appuyée sur trois constats documentés.
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) décrit le relèvement de l'emploi en trois volets qui commencent tôt mais n'ont pas la même intensité dans le temps (chapitres 1 et 2) : stabiliser les revenus, très intense au début puis décroissant ; relancer l'économie locale, qui monte à moyen terme ; installer l'emploi durable, faible au départ et croissant ensuite. La Recommandation 205 de l'OIT, adoptée en 2017, reprend cette approche par phases pour les catastrophes.
La FAO, l'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, écrit dans son document d'orientation de 2017 que les champs-écoles des producteurs « ne sont pas le premier point d'intervention » après une catastrophe : on peut les lancer quand les communautés commencent à s'établir et à s'adapter à la réalité d'après la catastrophe.
Au Népal, après le séisme du 25 avril 2015, un programme de microcrédit de relance passant par des coopératives de petits paysans a versé ses prêts entre juillet 2016 et octobre 2017, soit quinze à trente mois après le choc. Le crédit nouveau, même bien conçu, arrive tard.
De ces constats, ce livre tire trois fenêtres. Les durées sont des ordres de grandeur, à ajuster à chaque catastrophe.
flowchart LR
S[Secours<br/>guide catastrophe] --> B[Bascule<br/>chapitre 4]
B --> P1
subgraph P[Premiers mois]
direction TB
P1[Argent : le prêteur gère ses clients<br/>épargne, appuis de transition]
P2[Compétences : travail payé<br/>avec formation]
P3[Marchés : semer à temps<br/>rétablir les commerçants]
P4[Lieux : rouvrir la rue<br/>commerces provisoires]
P1 ~~~ P2 ~~~ P3 ~~~ P4
end
subgraph M[De 6 à 24 mois]
direction TB
M1[Compétences : métiers<br/>de la reconstruction]
M2[Marchés : chaînes réparées<br/>coopératives vérifiées<br/>champs-écoles]
M3[Lieux : marchés rouverts<br/>achats locaux des chantiers]
M1 ~~~ M2 ~~~ M3
end
subgraph L[Au-delà de 2 ans]
direction TB
L1[Argent : crédit nouveau<br/>par un prêteur local]
L2[Marchés : coopératives<br/>consolidées]
L3[Lieux : lieux permanents<br/>gérés par des locaux]
L1 ~~~ L2 ~~~ L3
end
P --> M --> L --> N[Temps normal<br/>guide CED]
Les premiers mois appartiennent à l'existant. Le prêteur local gère ses propres clients, l'épargne redevient accessible, des appuis de transition passent par des partenaires financiers, le travail payé remet un revenu dans les ménages et, si possible, une compétence. Les agriculteurs doivent semer à temps, les commerçants retrouver une rue où les clients reviennent.
De six à vingt-quatre mois, la reconstruction bat son plein. C'est la fenêtre des formations aux métiers du bâtiment, des chaînes de valeur réparées maillon par maillon, des coopératives dont on a vérifié les comptes, des marchés rouverts.
Au-delà de deux ans, viennent ce qui demande du temps et de la confiance : le crédit nouveau par un prêteur local, les coopératives consolidées, les lieux permanents gérés par des gens du territoire. Puis le relèvement rejoint le développement économique ordinaire, celui du guide CED.
Comment lire cette partie¶
Chaque chapitre suit le même chemin que les précédents : une scène réelle, ce qu'elle enseigne, ce que disent les standards, ce que fait le club, les pièges. Chacun ajoute un volet au dossier de relèvement de votre club : l'argent, les compétences, les marchés, les lieux. Le chapitre 9 se termine par le calendrier des quatre leviers, qui assemble ces volets.
Vous n'actionnerez sans doute pas les quatre. Un club de banquiers et de commerçants choisira l'argent et les lieux ; un club ancré dans une région agricole choisira les marchés. L'évaluation du chapitre 3 et le filtre du chapitre 5 décident. Cette partie vous donne de quoi choisir, et dans quel ordre.